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Offres d’emploi à Fukushima : travailleurs exploités, risques élevés et mafia

Tetsuya Hayashi est allé travailler à Fukushima sur le « ground zero » de la pire catastrophe nucléaire depuis Tchernobyl. Il y est resté moins de deux semaines.

Hayashi, 41 ans, dit qu’il a été recruté pour un travail de surveillance de l’exposition aux radiations des ouvriers qui quittaient la centrale pendant l’été 2012. Au lieu de cela, en arrivant pour travailler, il s’est retrouvé prisonnier d’un réseau de contractuels et a été envoyé, à sa grande surprise, sur l’une des zones les plus irradiées de Fukushima.

On lui a dit qu’il devrait porter un réservoir d’oxygène et une tenue de protection doublée. Ses employeurs lui ont dit malgré tout que les radiations seraient si fortes qu’il pourrait consommer sa limite d’exposition annuelle en seulement une heure.

« Je me suis senti trompé et piégé », révèle Hayashi. « Je n’avais pas donné mon accord là-dessus ».

Quand Hayashi a présenté ses griefs à la société à l’échelon hiérarchique supérieur des contractuels de Fukushima, il dit qu’on l’a licencié. Il a déposé plainte mais n’a reçu aucune réponse de l’inspection du travail pendant plus d’un an. Les huit sociétés impliquées, dont l’exploitant de la centrale en difficulté Tokyo Electric Power Co, ont refusé tout commentaire ou n’ont pu être contactées pour commenter le cas.

Au chômage, Hayashi a trouvé un second emploi à Fukushima, dans la construction cette fois d’un soubassement en béton pour des réservoirs destinés à contenir des barres de combustible usagé. Son nouvel employeur a amputé presque un tiers de son salaire réel – environ 1500 $ par mois (1087 €) – et lui a payé le reste en espèces dans des enveloppes de papier kraft, dit-il. Reuters a parcouru les documents relatifs à la plainte d’Hayashi, y compris les enveloppes de salaire et les relevés bancaires.

Des temps difficiles comme ceux d’Hayashi sont monnaie courante dans l’effort estimé à 150 milliards de dollars pour le démantèlement des réacteurs de Fukushima et la décontamination des zones voisines, a conclu l’examen de Reuters.

En regardant les conditions de travail à Fukushima, Reuters a interviewé plus de 80 ouvriers, employeurs et officiels participant à ce nettoyage nucléaire sans précédent. Plainte courante : la dépendance des opérations à un réseau tentaculaire et peu regardant de sous-traitants – dont beaucoup sont inexpérimentés concernant le travail du nucléaire et dont certains, dit la police, ont des liens avec le crime organisé.

Tepco siège au sommet d’une pyramide de sous-traitants qui peut se composer de sept niveaux ou plus et qui inclut au premier niveau des géants du bâtiment comme Kajima Corp et Obayashi Corp. L’exploitant en difficulté reste responsable du travail de démantèlement des réacteurs endommagés de Fukushima, travail subventionné par l’état, prévu durer au moins 30 ans.

En dehors de la centrale, les « quatre grandes « entreprises de construction japonaises – Kajima, Obayashi, Shimizu Corp et Taisei Corp – supervisent des centaines de petites sociétés travaillant sur contrat financés par le gouvernement pour l’enlèvement de la terre et des débris radioactifs dans les villages et entreprises agricoles pour que les évacués puissent rentrer chez eux.

Tokyo Electric, largement connu sous le nom de Tepco, dit qu’il ne pouvait surveiller complètement les sous-traitants mais qu’il a pris des dispositions pour limiter les abus envers les ouvriers et juguler l’implication du crime organisé.

« Les contrats que nous signons avec les sociétés sont basés sur le coût nécessaire pour effectuer une tâche », a dit à Reuters Masayuki Ono, responsable général de l’énergie nucléaire chez Tepco. « Les sociétés embauchent ensuite leur propres employés en prenant en compte notre contrat. Il nous est très difficile d’aller vérifier leurs contrats ».

Le nettoyage nucléaire sans précédent de Fukushima aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du site fait face à une pénurie d’ouvriers. Il y a environ 25 % plus de postes que de candidats dans la préfecture de Fukushima, selon les données du gouvernement.

Augmenter les salaires pourrait encourager davantage d’ouvriers mais ce ne fut pas le cas, montrent les données. Tepco est sous pression pour faire ressortir un bénéfice pour l’année fiscale allant jusqu’à mars 2014 en vertu du plan de redressement de grandes banques japonaises qui l’ont récemment financé à hauteur de 5,9 milliards de dollars en nouveaux prêts et refinancement. En 2011, à la suite de la catastrophe, Tepco a diminué de 20 % le salaire de ses ouvriers.

Avec les salaires bas et une pénurie d’ouvriers, les bureaux de placement ont pris la relève, recrutant des gens dans l’impasse ou qui ont du mal à trouver du travail en dehors de la zone sinistrée.

Ce qui a donné une prolifération de petites sociétés – de nombreuses n’étant pas enregistrées. Quelque 800 sociétés sont actives au sein de la centrale de Fukushima et des centaines d’autres travaillent à l’effort de décontamination en dehors du site, selon Tepco et des documents passés en revue par Reuters.

Tepco, le plus gros fournisseur d’énergie de l’Asie, a longtemps apprécié des liens étroits avec les régulateurs et une supervision laxiste du gouvernement. Ce qui a fait l’objet d’un examen rigoureux après le séisme de 9 et le tsunami qui ont frappé la centrale en mars 2011. La catastrophe a déclenché le meltdown de 3 réacteurs, une série d’explosions et une fuite de radiations qui ont forcé 150.000 personnes à fuir les villages des alentours.

Les efforts malchanceux de Tepco pour stabiliser la situation ont fait penser à une séquence du « tonneau des Danaïdes », a déclaré Toshimitsu Motegi, ministre de l’économie, du commerce et de l’industrie.

‘LES NOMADES DU NUCLÉAIRE’

Hayashi est l’un des 50.000 ouvriers engagés jusqu’ici pour le démantèlement de la centrale nucléaire et la décontamination des villes et village du secteur. Des milliers de plus devront suivre. Certains ouvriers seront nécessaires pour entretenir par des milliers de tonnes d’eau quotidiens le système de refroidissement des barres de combustible endommagées des réacteurs. Les écoulements contaminés sont ensuite transférés vers plus de 1000 réservoirs, assez pour remplir plus de 130 piscines de taille olympique.

Démanteler la centrale de Fukushima Daiichi obligera à conserver un bassin d’emplois d’au moins 12.000 ouvriers uniquement d’ici 2015, selon le plan de Tepco. Alors qu’il n’y en a que 8000 enregistrés à l’heure actuelle. Ces derniers mois, 6000 ont travaillé à la centrale.

L’estimation d’embauche de Tepco ne tient pas compte de la main-d’œuvre exigée par le nouveau plan de 330 millions de dollars pour la construction de l’immense mur de glace autour de la centrale pour empêcher les fuites d’eau irradiée vers l’océan.

« Je pense qu’il faut vraiment se demander s’ils sont capables de faire cette opération en assurant la sécurité des ouvriers, » a dit Shinichi Nakayama, directeur-adjoint pour la sécurité à l’Agence de l’Énergie Atomique du Japon.

L’industrie nucléaire japonaise dépendait dès les premières centrales du travail d’une main-d’œuvre bon marché, dont Fukushima inaugurée dans les années 70. L’industrie a rassemblé pendant des années des ouvriers itinérants connus dans le voisinage de Tokyo et d’Osaka, zones connues pour leur nombre important d’hommes sans domicile fixe, sous le nom de « nomades du nucléaire ».

« Les conditions de travail de l’industrie nucléaire ont toujours été mauvaises », a déclaré Saburo Murata, directeur-adjoint de l’hôpital d’Osaka. « Problèmes d’argent, recrutement par sous-traitants, manque d’assurance-santé – ces choses durent depuis des dizaines d’années ».

L’opération Fukushima a augmenté ces problèmes. Quand le parlement japonais a approuvé en août 2011 la loi de financement du travail de décontamination, la loi n’appliquait pas les règles de régulation existantes dans l’industrie de la construction. En résultat, on n’a pas demandé aux contractuels travaillant sur la décontamination de révéler les informations sur leur gestion ou de subir un quelconque contrôle.

Ce qui voulait dire que n’importe qui pouvait devenir en 24 heures contractuel en nucléaire. De nombreuses petites sociétés sans expérience se sont ruées pour faire des offres de contrats et se sont souvent transformées ensuite en recruteurs pour rassembler de la main-d’œuvre, selon les employeurs et les ouvriers.

L’afflux d’ouvriers qui a suivi a transformé la ville d’Iwaki, à 50 km de la centrale, en plate-forme de travail animée, en première ligne de l’énorme projet de travaux publics.

Les bureaux de placement ont acquis la réputation dans les cas extrêmes « d’acheter » les ouvriers en réglant leurs dettes. Les ouvriers sont alors obligés de travailler jusqu’à ce qu’ils aient remboursé leurs nouveaux patrons pour des salaires largement réduits et dans des conditions qui rend difficile de dénoncer les abus, ont raconté des syndicalistes et des ouvriers de Fukushima.

Lake Barrett, ancien régulateur US en nucléaire et conseiller auprès de Tepco, dit que le système est tellement enraciné qu’il faudra du temps pour le changer.

« Il existe un siècle de traditions avec l’emploi de contractuels par les grosses entreprises japonaises, et c’est comme ça que ça se passe au Japon, » a-t-il précisé à Reuters. « Vous n’allez pas le changer en une nuit juste parce que vous avez un nouveau travail ici, donc je pense qu’il faut s’adapter ».

Une enquête de Tepco de 2012 montrait que presque la moitié des ouvriers de Fukushima étaient employés par un contractuel mais géré par un autre. La loi japonaise interdit de tels arrangements, pour empêcher les agents de placement d’écrémer les salaires des ouvriers.

Tepco a dit que l’enquête représente l’une des étapes prise pour réprimer les abus. « Nous prenons très au sérieux les problèmes concernant les sous-traitants irrespectueux », a dit l’exploitant à Reuters.

Tepco a ajouté qu’il avait averti ses contractuels de respecter les règles de travail. Il a dit qu’il avait établi une ligne directe (« hotline ») pour les ouvriers et organisé des réunions pour que les sous-traitants soient plus conscients des règles de travail. En juin, il a introduit une formation obligatoire pour les nouveaux ouvriers sur ce qui constitue les pratiques illégales d’embauche.

Tepco ne publie pas les salaires horaires moyens à la centrale. Les ouvriers interviewés par Reuters ont dit que les salaires pouvaient descendre jusqu’à 6 dollars de l’heure (4,35 €), mais la moyenne habituelle tourne autour de 12 dollars de l’heure (8,70 €) – environ plus bas d’un tiers que la moyenne dans l’industrie japonaise du bâtiment.

Les ouvriers des sous-traitants de la zone la plus contaminée en dehors de la centrale sont supposés recevoir une prime de risque supplémentaire allouée par le gouvernement d’un montant d’environ 100 dollars par jour (72,50 €), bien que selon plusieurs elle n’aurait pas été payée.

Le travail à la centrale peut aussi être dangereux. En octobre, six ouvriers ont été exposés à de l’eau radioactive quand l’un d’entre eux a détaché un tuyau relié au système de traitement. En août, 12 ouvriers ont été irradiés quand ils ont enlevé des gravats autour de l’un des réacteurs. Les accidents ont incité le régulateur nucléaire japonais à se demander si Tepco ne déléguait pas trop.

« Une surveillance correcte est importante pour la prévention des erreurs d’attention. Actuellement, il est possible que Tepco en laisse le soin aux sous-traitants », a dit le directeur de l’Autorité de Régulation Nucléaire (ARN) japonaise, Shunichi Tanaka, en réponse aux récents accidents.

Tepco a dit qu’il prendra des mesures pour s’assurer que de tels accidents ne se reproduisent plus. L’exploitant dit qu’il assure la sécurité par des visites d’inspection sur place et vérifie la protection des ouvriers quand les opérations sont partagées entre sous-traitants.

L’ARN, qui est chargée au départ de la sécurité des réacteurs n’est qu’une parmi les multiples agences à gérer l’opération Fukushima : les ministères du travail, de l’environnement, du commerce et de l’économie sont également responsables de la gestion du nettoyage et de l’application des règlements, avec les autorités locales et la police.

Yousuke Minaguchi, avocat qui a représenté les ouvriers de Fukushima, dit que le gouvernement japonais a fermé les yeux sur le problème de l’exploitation des ouvriers. « En surface, ils disent que c’est illégal. Mais en réalité ils ne veulent rien faire. En ne punissant personne, ils continuent à exploiter à bas prix de nombreux ouvriers. »

Le ministre de l’économie Motegi, responsable de la politique énergétique du Japon et du démantèlement de la centrale, a instruit Tepco d’améliorer le logement des ouvriers. Il a dit qu’il fallait faire davantage pour s’assurer que les ouvriers soient bien traités.

« Pour que le travail se fasse, il est nécessaire de coopérer avec un grand nombre de sociétés », a-t-il dit à Reuters. « S’assurer que ces relations sont correctes et que le travail avance nécessite un travail assidu tous les jours ».

LIVRETS FALSIFIÉS

Hayashi émet plusieurs raisons pour sa décision de quitter son foyer de Nagano, région au centre du Japon célèbre pour ses pistes de ski, où il perfectionnait dans sa jeunesse ses compétences en snowboard, et d’aller à Fukushima.

Il dit qu’il était sceptique quand le gouvernement a affirmé que la centrale de Fukushima était sous contrôle ; il voulait voir par lui-même. Il avait travaillé dans le bâtiment, savait souder et il sentait pouvoir contribuer.

Comme de nombreux autres ouvriers, Hayashi a été recruté au départ par un bureau de placement. Il a été placé chez le sous-traitant RH Kogyo.

Quand il est arrivé à Fukushima, Hayashi a reçu des instructions de la part de cinq autres firmes en plus du bureau de placement et de RH Kogyo. Ce fut le sixième sous-traitant dans la hiérarchie, ABL Co qui lui a dit qu’il travaillerait dans une zone fortement radioactive. ABL Co se reportait à Tokyo Energy & Systems Inc, qui gère à Fukushima quelque 200 ouvriers en tant que contractuel de premier rang sous Tepco.

Hayashi dit qu’il a gardé des copies de ses contrats de travail et qu’il a pris des photos et vidéos au sein de la centrale, encouragé par un journaliste de TV qu’il avait rencontré avant de commencer sa mission. À un moment, son patron de RH Kogyo lui a dit de ne pas s’inquiéter parce que les radiations auxquelles il s’exposait n’augmenteraient pas.

« Passée une semaine, la quantité de radiations tombe de moitié », voit-on lui dire l’homme dans une de ses vidéos. L’ancien superviseur a refusé tout commentaire.

L’affirmation montre que les normes de sécurité erronées sur les doses de radiations qui sont appliquées à Fukushima, sont basées sur l’opinion qu’il n’existe pas de dose de sécurité. Les ouvriers sont limités à 100 millisieverts d’exposition sur cinq ans. L’Agence Internationale de l’Énergie Atomique dit qu’une exposition au-delà de ce seuil mesurable augmente le risque de cancers tardifs.

Après sa période de travail de deux semaines à la centrale, Hayashi a découvert que son livret nucléaire – un enregistrement d’exposition aux radiations – avait été falsifié pour montrer qu’il avait été l’employé de firmes plus élevées dans la hiérarchie des contractuels, et non de RH Kogyo.

Reuters a parcouru le livret et les documents relatifs à l’emploi d’Hayashi. Le livret nucléaire montre qu’il a été employé par Suzushi Kogyo de mai à juin 2012. Il dit que Take One a employé Hayashi pendant 10 jours en juin 2012. Hayashi dit que c’est faux parce qu’il avait un contrat d’un an avec RH Kyogo.

« Je soupçonne qu’ils ont falsifié les données pour cacher le fait qu’ils avaient sous-traité mon poste ».

ABL Co a dit qu’Hayashi avait travaillé avec la firme mais s’est refusé à commenter ses déclarations. Tepco, Tokyo Energy & Systems, Suzushi Kogyo et RH Kogyo ont également refusé de parler. Take One n’a pu être contacté.

En septembre 2012, Hayashi a trouvé un autre travail en sous-traitance pour Kajima, l’une des plus grosses entreprises de construction. Il ne voulait pas rentrer chez lui les mains vides et il dit que sa première mauvaise expérience à la centrale n’était qu’une question de malchance.

Mais les problèmes ont continué. Cette fois le bureau de placement qui recrutait plusieurs ouvriers en sous-traitance insista pour avoir un droit de regard sur son compte en banque et il préleva presque un tiers des 160 dollars (115 €) qu’Hayashi était supposé gagner par jour, raconte Hayashi.

L’agent de placement, selon Hayashi, s’identifia comme ancien membre d’un gang local de Nagano, ville natale d’Hayashi.

Ryo Goshima, 23 ans, a dit que le même recruteur de Nagano l’avait placé dans une équipe faisant du travail de décontamination et qu’il a ensuite écrémé presque la moitié de ce qu’on lui avait promis. Goshima et Hayashi devinrent amis à Fukushima, travaillant tous les deux pour la même firme.

Goshima a expliqué qu’il avait été licencié en décembre après s’être plaint de la pratique de l’écrémage. Tech, le contractuel qui l’avait employé, a dit qu’il avait licencié un autre employé qui avait été pris à écrémer les gages de Goshima. Tech a dit que Goshima était parti pour raisons personnelles. La firme a payé les arriérés de Goshima, disent les deux partis. Le paiement total était de 9000 dollars (6500 €), selon Goshima.

Le porte-paroles de Kajima, Atsushi Fujino, a dit que la société n’était pas en position de commenter l’un ou l’autre cas, en l’absence de contrat avec Hayashi ou Goshima.

« Nous payons des sociétés qui travaillent pour nous et ces sociétés payent selon nos instructions la prime de risque », a déclaré le porte-paroles de Kajima.

Publié à l’origine par Reuters et traduit par BBB



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