J’étais un « sniper » américain, et la guerre de Chris Kyle n’est pas la mienne

L’ancien tireur d’élite américain Garett Reppenhagen réagit au film American Sniper de Clint Eastwood. Pour lui, il renvoie une image biaisée de l’expérience de la guerre qu’il est nécessaire de dépasser pour comprendre le conflit :

« J’ai passé de nombreuses nuits allongé sur le ventre en Irak, et regardant à travers une lunette à grossissement 12x. Le champ de vision est alors limité par les réticules. C’est pour ça qu’il est nécessaire de garder les deux yeux ouverts. De cette manière on peut repérer les cibles et établir une zone d’attention à 360°, tout autour de soi. Je tournais avec le guetteur et un membre supplémentaire de la brigade de sécurité pour maintenir cette vigilance et appréhender l’ensemble du champ de bataille. J’examinais minutieusement chaque cible dans mon viseur pour déterminer s’ils représentaient ou non une menace.

Dans un certain sens, cette comparaison permet de garder en perspective l’ensemble de la mission irakienne et bien comprendre les expériences qu’ont traversées les soldats des États-Unis pendant l’opération pour la liberté de l’Irak. Aucun soldat n’a le monopole sur le récit de la guerre. Il va changer en fonction de là où il a servi, de quand il y était, de quel rôle il a joué et de quelques milliers d’autres facteurs aléatoires.

Ces 10 derniers jours, “American Sniper” a mobilisé les foules et a explosé le box-office. Mais si vous voulez comprendre cette guerre, ce film c’est comme regarder à travers la lunette d’un sniper, et n’offre donc qu’un aperçu limité du conflit.

Le film met en scène l’histoire d’un tireur d’élite des Marines, Chris Kyle, réputé pour avoir effectué 160 éliminations confirmées, ce qui ferait alors de lui le soldat de l’armée américaine le plus meurtrier de son histoire. Il a d’abord fait part de son histoire dans ses mémoires, qui servirent ensuite de support pour l’adaptation de Clint Eastwood en film. Kyle voit l’occupation de l’Irak comme nécessaire pour empêcher les terroristes d’affluer vers la Mère-Patrie et d’attaquer les États-Unis : Il perçoit les Irakiens comme des “sauvages”, et se défend farouchement contre toutes les critiques qui remettent en cause le bien-fondé de l’opération et les capacités des forces militaires pour la mener à bien.

Cette vision ne manque pas de réalisme. Mon unité était pleine de soldats qui pensaient pareil. Quand on sacrifie autant, il est tentant de s’accrocher fermement à la conviction de se battre pour une “noble cause”, une conviction qui se renforce avec la fatigue des différents déplacements et de ce qui peut se passer chez soi en parallèle. Mais juger l’ensemble de la guerre à l’aune de cette vision n’en donne qu’une perception partielle.

Pendant mon service, je n’ai jamais perçu les Irakiens comme des sauvages. Ils avaient une de ces cultures amicales qui attachent beaucoup d’importance à l’hospitalité, et étaient même parfois trop positifs. Ces gens sont fiers de leur histoire, de leur système éducatif, et de leur identité nationale. J’ai écouté des enfants partager des mots d’une sagesse immémoriale, et j’ai regardé des adultes rires et jouer avec la naïveté d’écoliers. J’ai rencontré des personnes incroyables, pendant et après mon déploiement, et c’est une honte pour moi de savoir que ce film perpétue une ignorance qui pourrait les mettre en danger.

À la différence de Chris Kyle, qui clamait que son trouble de stress post-traumatique venait de son incapacité à sauver plus de soldats en service, la plupart des dommages qui ont été faits à ma santé mentale viennent de ce que j’appelle une “blessure morale”, un terme qui devient de plus en plus populaire parmi les vétérans.

En tant que tireur d’élite, je n’étais pas souvent la victime d’événements traumatisants, mais celui qui perpétuait mort et violence. Mes faits d’armes auraient été peut-être plus acceptables pour moi si je pouvais m’abriter derrière la conviction que j’avais agi pour le plus grand bien. Au lieu de cela, j’ai vu les raisons de ma mission perdre progressivement en légitimité.

J’ai servi en Irak de 2004 à 2005. Durant cette période, on a commencé à prendre conscience qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive, la commission chargée du rapport sur le 11 septembre a statué que l’Irak n’était pas impliquée dans les attaques du World Trade Center, une fausse responsabilité avait été donnée au pays par Paul Bremer, les atrocités d’Abu Ghraib ont été mises en évidence, et la bataille de Fallujah a éclaté.

La destruction à laquelle je prenais part se heurtait soudainement à ces nouvelles qui annonçaient que nos raisons de faire la guerre étaient mauvaises. Le comportement méprisable de ceux qui étaient présents à Abu Ghraib apparut alors d’autant plus impardonnable qu’il faisait face aux relations honorables que j’avais avec les civils irakiens, et ce contraste contribua à nourrir le trouble de stress post-traumatique contre lequel je lutte aujourd’hui.

Ma guerre a été complètement différente de celle de Chris Kyle. Ça ne veut pas dire que la sienne était mauvaise et que la mienne était bonne. Mais ça montre qu’une expérience singulière n’est jamais définitive et unique.

Le film présente des scènes d’action où le contexte politique et régional ne joue qu’un rôle très limité. C’était un choix voulu par Clint Eastwood, apparemment, de délaisser les causes à l’origine de l’invasion américaine et de l’occupation de l’Irak qui en a découlé. C’était un choix voulu, apparemment, que de nombreux personnages décrivent les Irakiens comme des “sauvages” et de ne jamais laisser voir une autre alternative. Quand j’ai entendu parler de l’intolérance des réactions qu’ont eu certains Américains après avoir vu le film, j’ai été dégouté, mais pas surpris.

Le public confond la vision de la guerre qu’a Chris Kyle avec l’histoire “vraie” de la guerre. On ne s’étonne pas que quelqu’un ait twitté que le film lui avait donné envie “d’aller tuer quelques enturbannés”. C’est triste qu’une telle vision partiale des Irakiens ait conduit encore plus de gens à avoir peur des Arabes et à glorifier tout acte de violence contre eux.

Il serait rafraichissant qu’une grosse production hollywoodienne se charge de créer une version moins dramatisée et plus nuancée du conflit. Il existe des documentaires incroyables sur le sujet. “Occupation : Dreamland” et “Restrepo” retranscrivent la vie d’un soldat en service dans un affrontement moderne sans toutefois édulcorer le contexte politique dur qui sert de toile de fond aux conflits.

La responsabilité de montrer une image qui prend en compte toutes les dynamiques sociales et politiques ne devrait pas reposer sur un unique individu, un seul réalisateur. Après tout, c’est juste un film. Mais ça veut dire que le public doit le traiter comme tel, et s’informer lui même avant de conclure hâtivement que toute la guerre était comme ça. Et d’autant plus s’il supporte les idéaux démocratiques pour lesquels Chris Kyle, moi, et chaque vétéran qui a endossé l’uniforme avons prêté serment de le défendre au péril de nos vies.

Si vous voulez vraiment être un vrai patriote américain, gardez les deux yeux ouverts et maintenez cette zone d’attention à 360°, tout autour de vous. N’allez pas juste voir “American Sniper”. Lisez d’autres sources, regardez d’autres films à propos du conflit. Parlez à autant de vétérans que possible, forgez-vous une vision complète sur l’expérience de la guerre et ses conséquences. Soyez sûrs que l’ennemi est réellement tel que vous le percevez. »

Traduit depuis l’article du Salon