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L’Ouzbékistan, champion de l’écologie ?

Crédits :Andypott / iStock

Le 9 août dernier, le GIEC publiait son dernier rapport. Un constat alarmant : sur l’ensemble du globe, la hausse des températures s’accélère plus vite que prévu, rendant inévitable la multiplication des catastrophes climatiques dans les prochaines décennies. Niché au cœur de l’Asie centrale, l’Ouzbékistan s’est engagé pour sa part depuis plusieurs années dans une lutte effrénée contre un réchauffement qui menace particulièrement ses populations.

C’est officiel : selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la température de la planète devrait augmenter de 1,5°C dès 2030, soit dix ans plus tôt que la précédente prévision. Cinq scénarios ont été décortiqués et le plus pessimiste prévoit même un réchauffement compris entre 3,3 et 5,7°C. Une perspective qui est la plus alarmante, mais qui n’est pas la moins probable quand on sait que de nombreux pays, comme la Chine ou l’Australie, refusent toujours de revoir leurs engagements en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Il y a pourtant urgence à réagir : selon les Nations Unies, au cours des 20 dernières années, plus de 1,2 million de personnes sont mortes à cause de catastrophes naturelles liées directement ou indirectement au changement climatique, tandis que c’est près de 3% du PIB mondial qui pourrait être englouti par les conséquences de ces dérèglements. Catastrophes humanitaires et économiques, dont certaines régions du monde sont déjà particulièrement victimes.

L’Ouzbékistan et la diplomatie du climat 

Or, parmi les pays les plus exposés aux catastrophes environnementales figurent les nations d’Asie centrale : Kazakstan, Kirghizistan, Tadjikistan… Selon les experts de la Banque mondiale, d’ici la fin du XXIe siècle, la température moyenne dans le monde augmentera de 4 degrés Celsius. Mais dans cette région du monde, cet indicateur pourra grimper jusqu’à une hausse de 7 degrés.

Conséquences concrètes : en raison du changement climatique mondial, la superficie des glaciers en Asie centrale a diminué d’environ 30 % au cours des 50 à 60 dernières années. D’après les calculs scientifiques, les ressources en eau du bassin du fleuve Syr-Daria qui traverse la région devraient diminuer de 5 % d’ici 2050, et celles du bassin de l’Amu-Daria de 15 %. D’ici à 2050, la pénurie d’eau douce en Asie centrale pourrait entraîner une baisse de 11 % du PIB de la région.

L’Ouzbékistan, le second plus grand pays de la zone, est particulièrement inquiet : alors que sa population devrait augmenter de 25% dans les prochaines années, passant de 31 à 39 millions d’habitants, ses besoins en eau potable devraient augmenter de 18 à 20 %. Une catastrophe pour un pays qui est déjà en stress hydrique : depuis 2015, le pays estime que son « déficit » en eau potable s’évalue à 3 milliards de mètres cubes et pourrait atteindre les 7 milliards d’ici 2030. Un manque en eau dramatique, en particulier pour l’agriculture locale.

Une expérience concrète et précoce des premières conséquences du changement climatique, qui a fait de l’Ouzbékistan l’une des nations les plus conscientes des enjeux planétaires autour de la lutte pour la réduction des gaz à effet de serre.

Depuis plusieurs années, le gouvernement ouzbèque et le président Mirziyoyev se livrent à un véritable marathon diplomatique pour alerter les gouvernements mondiaux sur les conséquences du réchauffement et les inviter à davantage de coopération multilatérale sur ce sujet : prise de paroles sur ce thème lors des sommets de l’Organisation de coopération de Shanghai en 2019, discours à ce sujet lors de la 75e session de l’Assemblée Générale des Nations Unies en 2020… Lors de la troisième réunion consultative des chefs des États d’Asie centrale, tenue le 6 août 2021 au Turkménistan, le Président de l’Ouzbékistan a même appelé de ses voeux à l’élaboration d’un programme régional « Agenda vert » pour l’Asie centrale, pour faire converger les bonnes pratiques et servir d’exemples aux autres nations.  

Servir d’exemple

En interne, cette république d’Asie centrale a promulgué une succession feuilles de route gouvernementales pour faire de l’Ouzbékistan un pays modèle : « protection environnementale 2030 », « stratégie de transition vers une économie verte 2013-2030 », « stratégie de gestion de déchets ménagers 2019-2030 », « transformation de l’approvisionnement électrique 2020-2030 », « stratégie des ressources hydriques ouzbèques 2021-2023 »… Autant de programmes destinés à rendre le pays plus économe, moins polluant et plus résilient face aux futures catastrophes climatiques. Concrètement, le gouvernement de Tachkent a par exemple initié une vaste politique de “repeuplement” de ses forêts : 125 millions de semis de mûriers, d’érables, de chênes, de peupliers et d’arbres fruitiers devront être plantés dès le printemps 2022. De plus, pour la première fois dans le pays, une police spécialement dédiée à la protection de l’environnement a été mise sur pied, consacrée notamment à la lutte contre le braconnage et les décharges sauvages. D’ailleurs, le montant des amendes pour les “délits” environnementaux a été multiplié par 5 l’année dernière en Ouzbékistan, tandis qu’une usine de tri des déchets a été mise en service pour la première fois dans la ville de Fergana.

L’ensemble de ces feuilles de route doivent permettre à l’Ouzbékistan, d’ici 2030, de réduire drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre, d’optimiser la consommation de ses ressources en eau, de mieux gérer ses déchets et d’introduire de nouvelles normes environnementales pour ses entreprises.

Un virage à 180° pour cette nation indépendante depuis 1991 : sous la domination soviétique, le pays a subi une industrialisation polluante, dont il paie encore lourdement le prix aujourd’hui. La Mer d’Aral, qui avait été asséchée aux trois quarts par les cultures intensives de coton décidées par l’URSS, est d’ailleurs devenue un symbole des catastrophes écologiques. Mais le volontarisme de Tachkent et une intense coopération internationale ont peut-être réussi à sauver cette gigantesque étendue d’eau, indispensable à la vie des habitants et à l’équilibre naturel local grâce à une politique de barrages et d’irrigation. Un exploit réussi grâce à l’engagement du pouvoir ouzbek : en 2017, le nouveau président Mirziyoyev avait interpellé la communauté internationale à la tribune des Nations unies sur la tragédie de la mer d’Aral. À son appel, un fonds d’affectation avait été lancé à l’ONU un an plus tard pour venir à la rescousse de cette gigantesque étendue d’eau salée, désormais en passe d’être sauvée. Un combat remporté par l’écologie contre des conséquences néfastes de l’action humaine, fait suffisamment rare pour être souligné.

En mai 2021, lors de la réunion plénière de la 75e session de l’Assemblée générale des Nations unies, à la suggestion du président de la République d’Ouzbékistan Shavkat Mirziyoyev, une résolution spéciale a été adoptée à l’unanimité sur la déclaration de la région de la mer d’Aral comme « zone d’innovations et de technologies environnementales ». Dans son discours tenu à cette occasion, le Président ouzbek a rappelé que « la région de la mer d’Aral est devenue le centre d’une tragédie environnementale » et que le pays mène un « énorme travail pour créer deux millions d’hectares de nouvelles plantations et forêts, pour former une couche de sol ».

L’eau, c’est d’ailleurs la pierre angulaire de la politique environnementale ouzbèque. Car si le pays tente à son échelle de montrer l’exemple en ce qui concerne la lutte contre le réchauffement climatique, il se prépare surtout à affronter les conséquences de celui-ci. Pour pallier les situations de stress hydriques, l’État prévoit notamment de développer massivement les modèles d’irrigation « intelligents » (au goûte à goûte, calibrés pour chaque surface agricole et ne rien gaspiller) passant de 300 000 hectares actuellement à 1,1 million d’hectares d’ici 2023. Pour limiter l’évaporation du précieux « or bleu », le pays s’est aussi engagé dans une lutte contre la désertification : ces quatre dernières années, le volume des plantations forestières ouzbèques et au fond de l’ancienne mer d’Aral en particulier a été multiplié par quatre.

Enfin, cette transition écologique s’est aussi accompagnée de transformations politiques et institutionnelles : en plus de l’apparition d’un véritable « parti écologiste » dans l’arène politique, deux nouveaux ministères ont été créés, celui de l’Agriculture et de la gestion des eaux (autrefois fusionnés) tandis que plusieurs organismes d’État, comme le « Comité pour l’écologie et la protection de l’environnement » ou le « Centre de service hydrométéorologique » ont été remaniés et dotés de moyens supplémentaires.