L’Europe de l’Est ne brille pas dans la liberté de la presse

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Crédits : Klimkin - Pixabay

Fin décembre 2021, l’association Reporters Sans Frontières déplorait un nombre record de journalistes emprisonnés dans le monde : 488. Si la Chine demeure en tête du classement des régimes « emprisonneurs », l’Europe participe à ce mouvement de « renforcement dictatorial » en cours sur la planète. La liberté de la presse est ainsi très largement menacée dans les anciens pays du bloc soviétique, dont plusieurs sont des États-membres de l’Union européenne.

Menace insidieuse 

Les atteintes à la liberté de la presse dans plusieurs pays de l’Est suivent deux objectifs : faire taire les voix dissidentes, tout en évitant l’utilisation de moyens de coercition plus visibles et donc plus à même d’attirer l’attention et l’opprobre de la communauté internationale. C’est ainsi une pratique courante en Russie, pays où les dix principales chaînes de télévision -la source d’information la plus influente dans le pays- restent sous la coupe du Kremlin ou d’individus qui lui sont affiliés, comme par exemple Oleg Dobrodeïev, patron du groupe de médias VGTRK.

Le narratif russe sur la guerre en Ukraine, résolument orienté en faveur des actions menées par le Kremlin, en est un exemple frappant. « Vladimir Poutine a mis les médias sous son contrôle dès l’année 2000, lorsqu’il accède au pouvoir » explique Françoise Thom, historienne spécialiste de la Russie pour le journal Marianne. En Bulgarie, ancien pays du bloc soviétique, la presse est largement concentrée entre les mains de quelques oligarques, souvent proches du pouvoir en place. Ivo Prokopiev, proche de l’historique parti de droite bulgare, le GERB, possède ainsi Capital et Dvenik, deux des titres les plus influents du pays et est en capacité d’imposer, dans l’opinion, son propre agenda politique. Ivo Prokopiev, dont la fortune est née des vagues de privatisation menées dans les années 1990, est aujourd’hui l’un des hommes les plus influents du pays.

Même constat en Hongrie, où le parti au pouvoir Fidesz a réussi, par des procédés réglementaires et financiers, à transférer la maîtrise de nombreux médias indépendants (comme  Index.hu9) à des alliés, instaurant dans le pays ce que le Conseil de l’Europe qualifie d’« empire médiatique pro-gouvernemental ». Les inquiétudes sont également grandissantes à l’égard de la Pologne : le parti au pouvoir (PiS) n’y mènerait rien de moins, selon l’International Press Institute, qu’une « campagne coordonnée et concertée de pressions administratives contre les médias (indépendants) en vue de déstabiliser et de fragiliser leurs activités ».

Il n’hésiterait pas à s’appuyer sur les méthodes insidieuses de contrôle des médias hongrois, telles que la récente mise en place d’une taxation publicitaire pour la presse en 2021, afin d’étouffer les voix critiques au pouvoir polonais. En Slovénie, Eugenija Carl, pourtant journaliste pour la chaîne publique RTV Slovenija, est menacée par les partisans du Premier ministre Janez Janša et a reçu sur son lieu de travail une enveloppe contenant une lettre de menace et de la poudre blanche en guise d’avertissement. Un faisceau d’indices qui inquiète fortement le Conseil de l’Europe, garant du respect des droits humains et des libertés individuelles, sur l’ensemble du continent.

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Crédits : Engin_Akyurt – /Pixabay

Illibéralisme des ex-pays soviétiques

Comment expliquer cette volonté d’emprise de l’appareil étatique sur les médias en Europe centrale et de l’Est, alors qu’à l’Ouest, même si leur concentration dans les mains de quelques-uns reste un sujet d’attention, la presse se signale par sa liberté de ton et la diversité des opinions représentées ?

Sans conteste, cette défiance de l’ex-monde soviétique envers le journalisme indépendant n’a pas commencé avec l’arrivée de Viktor Orban au pouvoir en Hongrie en 2010. « Ce comportement est présent dans la région depuis plus longtemps, on ne s’en est jamais vraiment débarrassé depuis la fin du communisme », expliquait en mars 2021, Marko Milosavljevic, professeur de journalisme à l’université de Ljubljana (Slovénie). En cause selon lui, la personnalité même des dirigeants post soviétiques, formés à l’école communiste et qui, s’ils étaient tous ou presque des opposants à ce régime, « ne sont pas de vrais libéraux ». « Ils ont conservé une profonde méfiance vis-à-vis des journalistes et n’ont jamais accepté qu’ils puissent les critiquer librement ou enquêter sur eux. Dans les années 90 et 2000, on entendait déjà des insultes contre la presse », rappelle-t-il.

Une tradition illibilérale dont se réclame d’ailleurs le dirigeant hongrois Viktor Orban qui, dès 2014, appelait à rompre « avec les dogmes et les idéologies de l’Ouest » — dont la liberté de la presse est un parangon — et à prendre pour exemple des pays comme la Chine, la Turquie et la Russie.

Un Conseil désarmé

Voyant l’ombre autoritaire qui se lève à l’Est depuis presque une dizaine d’années, le Conseil de l’Europe s’alarmait pour l’année 2020 d’avoir dénombré quelque 201 alertes faisant état d’atteintes à la liberté des médias : chiffre le plus important jamais comptabilisé depuis 2015 et « qui dépasse de près de 40 % celui relevé en 2019 », indique-t-il.

L’organisation intergouvernementale s’inquiétait également de la tendance haussière des atteintes, avec des records pour ce qui concerne les agressions physiques (52 cas signalés) et le harcèlement et l’intimidation (70 cas), sans qu’elle ne propose de solutions concrètes.

Le Conseil de l’Europe semble en effet désarmé. Il conseillait ainsi aux États des solutions, certes apparemment simples et efficaces, mais dans les faits peu réalistes et vagues concernant les moyens à mettre en œuvre tels la promotion de la mise en œuvre effective de la Recommandation CM/Rec(2016)4, s’inspirer des meilleures pratiques en matière de protection policière des journalistes, poursuivre et décourager les agressions en ligne contre ces derniers, prendre des mesures contre les actions en justice abusives, ou encore mettre fin à l’impunité dans les affaires concernant des journalistes… Un arsenal trop léger et, surtout, sans aucune possibilité de sanctions contre les pays concernés, dont les gouvernements tirent un parti évident de politiques de plus en plus répressives..